Ella Maillart« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination » écrit Céline en épigraphe du Voyage au bout de la nuit. Je ne vois guère d’autres justifications à cette extravagante entreprise qui consiste à boucler ses valises, à abandonner son chat et ses livres, à renoncer au silence bienheureux de la solitude, à grimper dans un train, une voiture, un avion, un autocar, une patinette, un side-car, un cargo, ce que vous voulez, à se munir d’un Guide bleu, de traveller’s chèques et de bonnes résolutions, pour prétendre « chercher du nouveau » sous les cocotiers ou au pied des pyramides. Mais à l’heure où la Patagonie, les Kerguelen, la Sibérie ou les Seychelles sont à la portée du premier pantouflard venu, huit jours porte à porte tout compris, cette prétention est-elle bien licite ? « Voyages sans frontières », s’intitule par exemple une agence particulièrement « compétitive », dit-on. Piteuse promesse ! Les voyages devraient se payer cher, très cher, au prix des risques et des abandons. C’est l’ambition d’aller au-delà, vers l’inexploré ou l’imaginaire. Alors voyager devient en effet bien utile (…)

(…)Si les livres d’Ella Maillart m’enchantent (et je prends ce mot d’enchantement au sens littéral de sortilège, de ravissement, de ce qui nous emporte au-delà de nos habitudes), c’est précisément parce qu’ils me racontent des périples, des aventures, des odyssées qui se déroulent à des années-lumière de notre époque – et déjà le charme surgit, l’exotisme, le parfum vertigineux du temps perdu – mais mieux encore hors de son époque à elle (…)

(…)Je me souviens de notre rencontre, il y a quelques années (…) Elle évoquait sa vie avec l’admirable placidité de ceux qui sont partis très loin, c’est-à-dire qui sont revenus de tout, et qui ont acquis cette mystérieuse forme de sérénité qui semble irradier d’eux comme une tranquillité de l’âme.

A la voir, je songeais qu’il n’y a rien de plus sot que de croire que les aventuriers ou les voyageurs doivent avoir des têtes d’aventuriers ou de voyageurs, doivent promener une sorte d’exaltation gesticulante, posséder ce regard halluciné ou hanté par les rêves qui les malmènent, les dangers qui les guettent, les peurs dont ils ont triomphé. Mais non, les aventuriers, les voyageurs sont des êtres comme vous et moi – et plus encore ! Ils organisent leurs aventures, ils préparent leurs voyages, méticuleusement. Sinon, ils n’iraient pas bien loin (…) Ils s’effacent au contraire pour admirer la mise en scène du monde, ils se font modestes pour se glisser dans les interstices du temps ou les « trous » de notre envahissante civilisation.

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